LES ÉTHERS COMPOSÉS.

PAR MM. J. DUMAS ET P. BOULLAY FILS.

 

Les éthers connus aujourd'hui sont partagés en trois genres distincts : le premier comprend les éthers sulfurique, phosphorique, arsénique, qui , ainsi que l'a démontré M. Boullay père, sont identiques entre eux; le second renferme une classe de composés produits par la combinaison de l'hydrogène bi-carboné avec divers hydracides ; le troisième comprend divers éthers que les expériences fort remarquables de M. Thenard, ainsi que celles de M. Boullay père, ont fait regarder comme des composés d'alcool et d'un acide oxygéné. Dans un mémoire précédent, nous avons examiné l'éther sulfurique. Les éthers du second genre nous semblent bien connus. Il restait donc à étudier les autres sous le rapport de leur composition; c'est cet examen et ses résultats que nous allons mettre sous les yeux de l'Académie.

 

Nous avons choisi les éthers nitrique, acétique, benzoïque et oxalique, comme étant les plus propres au genre de recherche que nous avions en vue. Quelques-uns de ces corps ont été examinés par un grand nombre de chimistes ; mais les recherches de M. Thenard sont de tous les travaux entrepris à cet égard ceux qui ont fourni le plus de données précises. Nous avons eu de si fréquentes occasions d'en reconnaître l'exactitude, que la différence des conclusions de ce célèbre chimiste-et de celles que nous sommes forcés d'admettre d'après nos expériences, nous a engagés à retourner la question dans tous les sens avant d'adopter un résultat qui paraîtra bien singulier.

 

En effet, il est certain, d'après les expériences de M. Thenard, que les éthers nitrique, acétique, benzoïque et oxalique, traités par la potasse pure, se transforment plus ou moins vite en hyponitrite, acétate, benzoate ou oxalate de potasse, et en alcool. M. Thenard en a conclu, et cette conclusion a été nécessairement, adoptée par tous les chimistes que ces éthers étaient formés des acides qui se retrouvaient dans les sels de potasse obtenus et de l'alcool que l'expérience avait mis en liberté.

 

Ces éthers, ainsi considérés, étaient donc de véritables sels dans lesquels l'alcool faisait fonction de base. Les alcalis puissants déplaçaient l'alcool, et rien n autorisait à élever le plus léger doute sur des conclusions aussi sévèrement déduites des faits.

 

Cependant l'analyse élémentaire des éthers déjà cités ne s'accorde point avec cette manière de les envisager. L'éther oxalique, par exemple, renferme presque autant de carbone que l'alcool, bien que l'acide oxalique en contienne beaucoup moins. L'éther acétique fournit plus de carbone que l’alcool, et cependant l’acide acétique est moins riche que l’alcool en carbone. Étonnés de cette discordance, nous avons cherché à nous prémunir contre toutes les causes d'erreur qui auraient pu nous tromper.

 

Nous avons refait l'analyse de l'alcool, et nous sommes parvenus aux résultats mentionnés dans notre précédent mémoire , résultats semblables à ceux que les chimistes admettent aujourd'hui. Nous avons également refait l'analyse des acides organiques qui entrent dans la composition des éthers que nous avions choisis, et nous avons également obtenu, des résultats identiques avec ceux que M. Berzelius a fait connaître. Nous aurions pu sans doute être induits en erreur par la difficulté de purifier nos éthers; mais tant de précautions avaient été prises pour leur préparation, que cette crainte ne nous a pas semblé fondée. Cette conviction nous l'espérons, sera partagée par tous les chimistes qui voudront bien examiner notre travail avec attention.

 

Enfin, il ne restait d'autre moyen d'explication que dans la supposition bien peu vraisemblable d'une erreur constante et répétée dans tous les essais de M. Thenard. Ces essais, déjà revus par nous, l'ont été de nouveau, et, comme on devait s'y attendre, nous avons vu se reproduire les sels déjà cités, et l'alcool doué de tous ses caractères distinctifs.

 

Il a donc bien fallu se résoudre à adopter l'hypothèse qui pouvait seule concilier ces phénomènes contradictoires. Cette hypothèse s'était présentée à notre esprit dès l'origine de ces recherches, et nous avions été frappés de son accord avec nos résultats ; mais nous n'avons osé nous y confier que lorsqu’elle s'est trouvée appuyée de tous les faits que nous avons pu acquérir. Elle consiste à supposer que les éthers composés que nous examinons , sont formés d'un acide oxygéné et d’éther sulfurique. Si on retire de l’alcool au moyen de la potasse, c’st qeu l’éther sulfurique naissant s’empare de l’au nécessaire pour repasser à l’état d’alcool.

 

L’alcool et l’éther sulfurique se présentent donc ici sous un point de vue nouveau et .singulier, qui promet de jeter un grand jour sur divers phénomènes obscurs encore de la chimie organique.

 

Maintenant que nous avons montré le point de vue.généràl qui résulte de nos recherches, nous allons en détailler les preuves ; car nous sentons bien qu'une telle conséquence ne peut être admise qu'autant quelle est appuyée sur des bases incontestables.

 

Nous allons donc examiner les quatre éthers qui font l’objet de nos recherches, en mettant de côté tous les détails de préparation lorsque nous n'aurons rien à ajouter aux observations déjà faites par M. Thenard, observations .qui nous ont toujours paru de la plus scrupuleuse exactitude et que nous supposons bien connues de tous les chimistes.

 

Nous avons toujours examiné ces quatre éthers sous trois rapports différents. Nous avons d'abord cherché à déterminer leur composition élémentaire ; nous avons pris la densité de leur vapeur; enfin nous avons voulu, pour plus de certitude, en faire l'analyse en déterminant directement les quantités d'acide et d'alcool qu'on pouvait en retirer. C'est d'après l'ensemble de ces résultats que notre conviction s'est formée, et quelque singulière que notre hypothèse puisse paraître, nous aurions peine à concevoir quelle ne fût pas fondée, trois routes aussi diverses par la méthode et par le point de vue nous ayant conduits au même résultat.