Gernez : Biographie de Jolly
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NOTICE SUR LA VIE ET LES TRAVAUX

De

ALEXANDRE JOLY

Par

M. D. GERNEZ

 

 

L'année dernière, à pareille époque, s'éteignait, après quelques jours de maladie, dans toute la force de l'age et la pleine maturité du talent, Alexandre Joly que la Société chimique avait choisi comme l'un de ses vice-présidents.

 

Au lendemain do sa mort, M. Tanret, qui présidait alors la Société, fit ressortir en termes émus la valeur et la variété de ses travaux et montra que, dans sa carrière inopinément brisée, il avait bien mérité de la Science et du pays.

 

Le bureau de la Société chimique a jugé, depuis, que ce serait faire oeuvre utile pour tous et en même temps honorable pour sa mémoire, de retracer sommairement les progrès que A. Joly a réalisés dans une science qu'il avait abordée avec ardeur, qu'il a cultivée avec passion et enrichie de travaux qui laisseront des traces brillantes de son passage.

 

En me désignant pour lui rendre ce suprême hommage, il m'a fait un honneur dont j'essaierai de n'être pas trop indigne.

 

Initié à ses travaux dés ses débuts dans la science, témoin de ses principales découvertes, appelé par lui à partager la joie toujours discrète qu'elles lui donnaient, j’essaierai d'en présenter une esquisse fidèle.

 

Du reste, ce chercheur opiniâtre. qui poursuivait obstinément la vérité scientifique et qui eut le bonheur de la rencontrer souvent, était ennemi de la vaine popularité et de la réclame qui répugnaient à ses nobles instincts; il n'eut pas accepté de vains éloges : le simple récit de ce qu'il a fait suffi amplement pour marquer la place élevée qu'il occupait parmi les savants contemporains.

 

Né à Paris le 15 mars 1845, A. Joly fit  toutes ses études à Sainte Barbe où son père était inspecteur.

 

Préparé par des maîtres éminents, Moutier et Moutard qui ont su couquérir l’admiration et la reconnaissance de leurs élèves, il fut admis à l'Ecole Normale en 1867.

 

Ceux qui étaient charges du périlleux honneur de diriger cette école s’étaient efforcés de former non pas seulement des hommes capables de transmettre à la génération suivante le dépôt des connaissances actuelles , ils avaient visés plus haut.

 

Leur but était de développer chez les élèves cet esprit critique, bienveillant pour les personnes, mais sévères pour les erreurs, sans lequel toute sciences est mal assise et flottante ; ils voulaient en même temps inspirer le goût des investigations scientifiques dans lesquelles l’imagination se donne carrière avec d'autant plus de liberté et d’audace qu’elle a, pour refréner ses écarts, l’impitoyable contrôle de 1’experience.

 

A. Joly avait tout ce qu’il fallait pour réussir dans un milieu où l’on entretenait ces aspirations élevées.

 

La droiture et la franchise de son caractère lui valurent des amitiés qui toujours lui sont restes fidèles ; son intelligence et la netteté de son jugement lui assurèrent la haute estime de ses maîtres et fixèrent l’attention de ses juges.

 

Dès qu'il fut agrégé après sa sortie de l’Ecole, H. Sainte-Claire Deville, qui savait discerner tous les mérites et qui avait une tendance de coeur pour les natures droites, loyales et modestes, le retint dans son laboratoire en qualité de répétiteur, à l’Ecole des Hautes-Etudes, et plus tard comme agrégé préparateur à l’Ecole Normale.

 

C'est dans ce laboratoire qu'il entreprit et poursuivit tous ses travaux.

 

A.Joly s’était marié de bonne heure et avait eu coup sur coup quatre enfants, pour subvenir aux charges de cette belle famille, il fut obligé de chercher des ressources dans l'enseignement.

 

Nommé, en 1876, professeur au lycée Henry IV, il s'y distingua aussitôt par l’éclat de sa parole, la netteté de ses idées et le charme que son habileté comme expérimentateur donnait à ses leçons.

 

Le succès de son enseignement le fit appeler, deux ans plus tard à la Sorbonne en qualité de maître de conférences.

 

Il était a la hauteur de ces fonctions nouvelles : on le voyait passer alternativement des cours élémentaire, du lycée aux leçons élevées conduisant à la licence pour revenir dans l'intervalle au laboratoire où 1’attiraient et le retenaient la passion des recherches et les succès qu’i1 entrevoyait ; il suffisait à cette besogne écrasante avec l'aisance de ceux que rien ne fatigue et pour lesquels le travail est une jouissance.

 

Sur ces entrefaites, il eut le malheur de perdre une femme charmante, bien jeune encore, et qui avait usé ses force à l’éducation de ses enfants.

 

Ce fut dans sa vie un cruel chagrin dont, pendant plusieurs années, rien ne put le distraire. Enfin, en 1885 sur la proposition de H. Debray, qui depuis longtemps avait éprouvé sa valeur, il fut chargé à la Sorbonne de la préparation à l'agrégation et nommé sous-directeur du laboratoire de chimie de l'Ecole Normale.

 

Ce changement dans la nature de ses fonctions lui permit de quitter l'enseignement si absorbant du lycée et de donner beaucoup plus de temps à la science ; ce fut comme une période de répit relatif dans son existence laborieuse.

 

Cependant ses enfants avaient grandi, il leur avait donné une seconde mère, et plus tard il mariait sa fille à un de ses meilleurs élèves.

 

A la mort de H. Debray (1888), il lui succéda dans ses fonctions de directeur du laboratoire et de maître de conférences à l'Ecole.

 

Il eut alors les moyens de donner à ses recherches tout leur développement ; il y associa quelques-uns de ses élèves et de ses amis, et porta ses vues sur les applications que comportent les travaux du laboratoire.

 

L'industrie des métaux, de la mine de platine profita largement de ses études sur la plupart de ces métaux, et plus tard la Société Auer tira parti de ses connaissances sur les terres rares.

 

Toujours prêt, lorsqu'il y avait à mettre en oeuvre une idée qui lui semblait heureuse et féconde, il accepta de faire des leçons de chimie pratique à l'Ecole des Hautes Etudes commerciales et il inaugura, à la pleine satisfaction des auditeurs, un cours vraiment neuf tant par le choix judicieux des sujets que par la manière à la fois élémentaire et élégante dont ils étaient présentés.

 

Ces occupations diverses qu'il avait acceptées, le sentiment profond qu'il avait de tous ses devoirs lui en faisait supporter vaillamment les charges, mais il n'était pleinement heureux qu'au laboratoire de l'Ecole Normale.

 

Depuis le jour où il avait vu H. Sainte-Claire Deville, H. Debray, M. L. Troart. M. P. Hautefeuille et tant d'autres, faire luire à ses yeux le flambeau qui éclaire les vérités nouvelles, il avait senti naître en lui le vif désir de les suivre dans la voie des découvertes.

 

Animé de la noble ambition de n'aborder que les questions qui avaient tenu en échec les plus habiles, il eut souvent la j'oie de s'en tirer à son honneur, comme nous allons le voir en passant en revue ses travaux.

 

Les composés du niobium et du tantale avaient longtemps exercé la sagacité de savants illustres. L'un des plus célèbres, Henri Rose, avait signalé les particularités singulières qu'il avait observées en étudiant certains de ces corps et, qu'il avait été impuissant à expliquer.

 

De Marignac, dans un travail magistral sur 1es fluosels de ces deux métaux, avait illuminé d'un jour nouveau cette question et, peu de temps après, H. Sainte-Claire Deville, la reprenant sous un point de vue très différent, après avoir préparé et purifié un certain nombre de ces corps, déterminait avec M. L. Troost la densité de vapeur des chlorures et oxychlorures de niobium et de tantale et confirmait pleinement les conclusions formulées par De Marignac.

 

A.Joly s'engagea résolument dans l'étude difficile de ces composés, utilisa ceux que H. Sainte-Claire Deville avait purifiés pour en préparer de nouveaux, et, modifiant les moyens d'investigation employés avant lui, fut assez habile et heureux pour préparer un groupe intéressant de composés, les fluoxytantalates qui avaient échappé à la perspicacité de De Marignac.

 

Au cours de ce travail, il ajouta de nouveaux faits à ceux qui prouvaient la non-existence de l'ilménium.

 

Il fit connaître aussi, ou précisa, la composition des azotures de niobium et de tantale qu'il préparait par l'action de l'ammoniaque sur les chlorures de ces métaux, et, à cette occasion, aborda l'étude des cristaux connus sons le nom de cubes de titane des hauts fourneaux.

 

De ces recherches est résultée la connaissance d'un fait important ; c'est que le carbone peut déplacer l'azote de ces azotures lorsqu'on opère à des températures suffisamment élevées, et produire des carbures métalliques, composés que l'on regardait il y a vingt ans, comme très rares, et dont les travaux de M. Maquenne et de M. Moissan ont mis en relief les propriétés très intéressantes et la grande diversité.

 

Le travail de A. Joly sur le bore mit en lumière son habileté expérimentale et, la netteté de ses vues. On sait que, dans leurs premières recherches sur le bore, H. Sainte-Claire Deville et Wöhler obtinrent, en chauffant fortement un mélange d'anhydride borique et d'aluminium, des produits variés qu'ils désignèrent d'abord : l'un, formé de paillettes hexagonales, sous le nom de bore graphitoïde ; l'autre, composé de cristaux quadratiques plus ou moins colorés et très durs, sous le nom de bore adamantin.

 

Avant que leurs expériences aient pu être répétées par d'autres chimistes, ils en contrôlèrent l'exactitude en analysant avec le plus grand soin les produits ; ils reconnurent que ni l'une ni l'autre des deux matières n'était du bore pur.

 

L'une était du borure d'aluminium facile à obtenir presque seul si l'on opère à température relativement basse ; l'autre, un composé contenant à la fois de l'aluminium, du carbone et du bore.

 

Les deux amis, comme ou peut le lire dans les lettres qu'ils échangeaient alors, se félicitaient d'avoir rectifié eux-mêmes leur manière de voir initiale avant que l'erreur fut signalée par d'autres.

 

Ils avaient, donc établi, dès 1857, que le produit, qu'il. avaient nommé bore adamantin, assez dur pour polir le diamant, contenait, en plus du bore, du carbone et de 1'aluminium.

 

Hampe reprit l'étude des composés obtenus par l'action de l'aluminium sur l'anhydride borique ; il analysa des lamelles de borure d'aluminium et des cristaux quadratiques contenant à la fois du bore, de l'aluminium et du carbone, qui n'avaient pas les propriétés utilisables pour le polissage des pierres dures constatées par H. Sainte-Claire Deville et Wöhler.

 

A.Joly réussit à éclaircir la question : il reconnut que les produits analysés par Hampe étaient dissous par l'acide azotique.

 

Quel était donc le corps si dur avec lequel on avait réussi à polir le diamant ?

 

Pour le rechercher, il se plaça dans des conditions que Hampe n'avait pas réalisées, mais qui étaient celles où avaient opéré H. Sainte-Claire Deville et Wöhler. Il chauffa le mélange d'anhydride borique et d'aluminium dans un creuset de charbon enveloppé de deux creusets de plombagine, aux plus hautes températures qu'on peut atteindre par la combustion du charbon de cornue activée par le vent d'une machine soufflante.

 

Après cinq heures de chauffe, il obtenait des produits ayant mêmes propriétés que celles qu'avaient signalées H. Sainte-Claire Deville et Wöhler.

 

Il en sépara par l'acide nitrique bouillant les variétés solubles, et obtint comme résidu un carbure de bore CB6 de densité 2,542 et d'une grande dureté.

 

Il soumit au même réactif les produits obtenus par H. Sainte-Claire Deville et qui se trouvaient dans la collection du laboratoire de l'Ecole Normale ; il obtint ces mêmes cristaux de carbure de bore, très durs mais facilement clivables.

 

Ce carbure, en combinaison avec les borures d'aluminium, donne des cristaux quadratiques, jaunes, transparents, qu'on a recherchés quelque temps comme bore adamantin.

 

Ainsi se trouvait résolue par A. Joly, dans le laboratoire même de H. Sainte-Claire Deville, une question complexe et délicate dont cet illustre maître avait deviné la solution lorsqu'il disait que le carbone communique au bore sa dureté.

 

Pendant qu'il élucidait cette question, A. Joly commençait, sur les acides du phosphore et de l'arsenic et sur leurs sels, des recherches qui l'ont occupé pendant six années.

 

Guidé par l'emploi d'un indicateur de saturation dont il fit un excellent usage, le méthylorange, utilisé seul ou conjointement avec la phtaléine du phénol, il aborda, sur le conseil de M. Berthelot, une étude complète des réactions chimiques auxquelles donnent lieu les sels alcalins, alcalino-terreux et métallique, des acides ortho- et pyrophosphoriques de l'acide hypophosphorique et de l'acide arsénique qu’il avait préparés lui-même et dont il avait contrôlé la pureté par l'analyse.

 

Les transformations que subissent, au contact de l'eau, un grand nombre de ces corps, les variations de chaleur qui accompagnent la formation des sels doubles et la séparation des sels insolubles avaient été suivies dans le calorimètre, et mesurées dans leurs moindres détails.

 

Pour coordonner toutes ces études thermiques, A. Joly comptait sur des loisirs que les nécessités de l'existence ne lui ont pas laissés, et le fruit de tant de labeur se trouve malheureusement stérilisé.

 

Il ne reste de ce qui devait être un magnifique travail d'ensemble que les découvertes de détail qu'il fit connaître au fur et à mesure qu'elles se produisaient, et elles constituent des progrès importants dans toutes les questions qu'il a abordées.

 

 

Outre l'acide hypophosphorique normal, il fit connaître un hydrate cristallisé P2O6H4 + H2O et donna les moyens les plus faciles et les plus sûrs d'obtenir tous les composés de cet acide.

 

Dans ses recherches sur les acides orthophosphorique et arsénique, il trouva un nouvel hydrate 2PO4H3 + H2O distinct de l'hydrate normal et isomorphe avec l'hydrate d'acide arsénique de même composition, prépara un hydrate inconnu jusqu'alors de ce dernier acide 2AS2O5,3H2O et montra que les deux acides orthophosphorique et arsénique nouveaux ne sont pas isomorphes ; de plus, il signala l'existence de combinaisons cristallisées entre les acides arsénieux et arsénique, plusieurs phosphates et arséniates monosodiques qu'il a étudiés avec M. Dufet.

 

Il convient de mentionner aussi une étude intéressante des conditions dans lesquelles il est nécessaire de se placer pour obtenir à volonté les divers orthophosphates et arséniates argentiques.

 

Une question qui exerça davantage encore sa sagacité est la recherche et la détermination des conditions dans lesquelles se produisent les transformations des orthophosphates alcalino-terreux monométalliques en dimétalliques au contact de l'eau, ainsi que les métamorphoses de ces derniers en orthophosphates trimétalliques et vire versa.

 

Avec la collaboration de son ami M. Sorel, il mit en évidence les conditions de dilution et de température qui correspondent à un état déterminé des corps en présence, et le degré de dissociation du composé primitif.

 

Il a soumis aux mêmes procédés d'investigation les phénomènes de décomposition entre les phosphates et arséniates alcalins au contact des dissolutions métalliques, en a suivi les diverses phases à l'aide de réactifs colorés convenables et surtout par une série de déterminations calorimétriques ; de plus, il les a traduits en énoncé, simples, susceptibles d'éclairer les faits complexe, qui se présentent dans l'examen industriel des superphosphates : les chimistes agronomes ont largement profilé de ces recherches.

 

A l'époque où A. Joly les terminait, H. Debray qui, pendant, trente ans, avait collaboré avec H. Sainte-Claire Deville dans les expériences poursuivies au laboratoire de l'Ecole Normale sur les métaux de la mine de platine, avait projeté de faire une révision de leurs principaux composés.

 

Il s'associa, pour effectuer ce travail, A. Joly qui, depuis trois ans, avait succédé a M. P. Hautefeuille dans les fonctions de sous-directeur du laboratoire de l'Ecole Normale.

 

Ce fut pour A. Joly comme un champ nouveau ouvert à son activité. H. Debray et A. Joly prirent pour point de départ le remarquable travail de H. Sainte-Claire Deville sur le peroxyde de ruthénium (acide hyperruthénique), formé de magnifiques cristaux d'un jaune orangé, qui fond à 20°,5, se décompose lentement à la température ordinaire au contact d'une trace d'eau et qu'il faut laisser dans l'obscurité complète, sinon il se détruit partiellement avec formation d'un dépôt noir.

 

Ils reconnurent que ce composé volatil, qui se détruit avec explosion à 107°, peut cependant se produire par l'union de ses éléments à 1000° lorsqu'on fait passer un courant d'oxygène sur le métal, réaction dont les expériences de H. Deville et Debray, de MM. Troost et Hautefeuille, de M.Ditte avaient déjà donné des exemples.

 

Ils montrèrent aussi que le bioxyde de ruthénium, RuO2, obtenu aux température, élevées, est un corps dissociable, dont la volatilisation apparente est due à la formation et à la décomposition successives du peroxyde.

 

En se plaçant dans des conditions analogues à celles que l'on réalise dans la préparation des manganates, on obtient avec le ruthénium un composé, assimilé sans preuve, par Claus, à un manganate.

 

H. Debray et A. Joly montrèrent l'exactitude de cette induction en analysant le produit, puis en réalisant le passage de ce sel à l'heptaruthéniate de potassium et la transformation inverse, réactions qui caractérisent le caméléon minéral.

 

Ce travail fut interrompu par la mort prématurée de H. Debray. Appelé à remplacer son vénéré maître dans la direction du laboratoire de recherches de l'Ecole Normale, A. Joly tint à honneur de continuer la révision commencée sous sa direction.

 

Il apporta tous ses soins et donna ses instants à cet important travail, et la mort est venue le surprendre avant qu'il ait pu y mettre la dernière main.

 

Il compléta les recherches sur le ruthénium en faisant connaître un acide intermédiaire entre l'acide ruthénieux et l'acide ruthénique, ainsi que les sels qu'on peut en obtenir.

 

Un examen attentif des corps que l'on prenait pour des chlororuthéniates des métaux alcalins, potassium, ammonium, rubidium, caesium, sodium, conduisit aux importants résultats suivants : l° ces composés contiennent de l'azote avec de l'oxygène, et ne sont autre chose que des dérivés nitrosés de formules telles que Ru.AzO.Cl3KCl ; 2° le corps décrit sous le nom de chlorhydrate de sesquichlorure est de même un composé nitrosé de formule Ru.AzOCl4 + 5H2O auquel correspondent des bromures et iodures analogues ; 3° ce corps inaltérable à froid au contact des alcalis fixes se décompose à la température d'ébullition du liquide en laissant déposer l'hydrate de ruthénium nitrosé, Ru.AzO.(OH)3 ayant, comme les corps précédents, une grande stabilité.

 

Poursuivant ses recherches dans cette voie féconde, il mit en évidence la formation de deux espèces de combinaisons nitrosées ammoniacales, très nettement cristallisées pour la plupart, dont il établit la composition en suivant attentivement les réactions intermédiaires entre le corps initial et le produit final obtenu, et qu'i1 représenta par les formules suivantes : l'une des séries est Ru.AzO.OH.X2(AzH3)4, l'autre est Ru.AzO.X3(AzH3)4, où X représente Cl, Br, I, AzO3(SO4)1/2.

 

A ces faits importants il ajouta une étude soignée du sesquichlorure et de l'oxychlorure : il établit que le bichlorure n'existe pas, et,. en chauffant à 60° le sesquichlorure dans la solution aqueuse d'ammoniaque, il obtint un oxychlorure ammoniacal de propriétés singulières et inattendues.

 

Ce composé, de formule

Ru2.(OH)2.Cl4(AzH3)7.4H2O,

 a une solution aqueuse rouge, et, s'il y a un excès d'ammoniaque, rouge violacé ; son pouvoir colorant est comparable à celui des. matières colorantes dérivées de la houille ; 1/1000000° dans une solution suffit pour la colorer en rosé, et il se fixe directement sur la soie, à laquelle il communique des teintes variant du rosé au brun et très riches de ton.

 

Inaltérable à l'air sec, même à la lumière, il noircit au contact de l'eau qui le transforme en hydrate de sesquioxyde.

 

Ces propriétés ont été mises a profit dans les recherches micrographiques comme caractéristiques de certains tissus.

 

Avec M. Vèzes, son élève, il reconnut que les sels doubles obtenus lorsqu'on dissout les sesquichlorures des métaux du platine dans les solutions des azotites alcalins, présentent des différences de solubilité qui permettent d'effectuer la séparation de quelques-uns de ces métaux et de les débarrasser de tout mélange avec les métaux communs.

 

Plus tard, avec M. Leidié, il utilisa cette propriété des azotites doubles pour préparer des quantités relativement énormes de l'azotite double de ruthénium et de sodium Ru2(AzO2)6.4AzO2.Na + 4H2O séparé des autres composés analogues, notamment d'un azotite mixte d'iridium, de rhodium et de sodium.

 

Avec ce produit tout a fait pur, il entreprit la révision du poids atomique du ruthénium, fixé antérieurement par Claus à 103,5.

 

Le peroxyde de ruthénium servait de point de départ. Il est volatil et. pouvait contenir de l'osmium à l'état d'acide osmique, volatil comme lui. On l'en sépara en préparant le chlorosel nitrosé de ruthénium que l'on transforma en peroxyde.

 

Le corps, distillé lavé et décomposé à 100° dans un appareil à reflux, donne l'oxyde Ru4O9.H2O que l'on chauffe dans un courant d'oxygène ; on a ainsi le bioxyde pur RuO2.

 

L'analyse de ce composé et celle de deux autres chlorures nitrosés conduit à donner pour valeur du poids atomique du ruthénium 101,4, c'est-à-dire près de deux unités de moins que le nombre trouvé par Claus.

 

En ce qui concerne l'iridium, A. Joly prépara, avec le métal pur, des chlorosels formés par le sesquichlorure d'iridium uni aux chlorures alcalins Ir2Cl6.6KCl,6H2O et Ir2Cl6.6AzH4Cl.6H2O et découvrit un sel nitrosé comparable au sel nitrosé de ruthénium.

 

Il mit à profit le même métal pur pour déterminer, par l'analyse des produits cristallisés qu'il avait obtenus, le poids atomique de l'iridium : il le trouva égal à 192,7, nombre presque identique à celui de Seubert et différant de 5 unités de sa valeur indiquée par Berzelius.

 

Le palladium contient généralement du fer, du cuivre, du rhodium et de l'or.

 

Avec M. Leidié, A. Joly montra que l'on peut le débarrasser de ces métaux par l'emploi de l'azotite de potassium. Il prépara, avec le produit pur de cette séparation, du chloropalladite de potassium, en dosa le palladium par l'électrolyse avec des précautions spéciale, et montra que le poids atomique de ce métal, fixé par des recherches récentes à 106,35, ne dépasse pas 105,5.

 

Quant à l'osmium, l'étude des composés de ce métal en avait été si bien faite par H. Sainte-Claire Deville et H. Debray qu'il restait peu à y ajouter. A. Joly découvrit cependant un sel Os2O6K2 qui caractérise un acide nouveau : l'acide hypoosmique Os2O6H2, correspondant à l'acide connu du ruthénium Ru2O6H2.

 

De plus, il parvint à fondre dans l'arc électrique le métal que H. Sainte-Claire Deville et H. Debray avaient vainement essayé de liquéfier au chalumeau oxhydrique.

 

Il obtint un lingot que les limes d'acier les mieux trempées ne parviennent pas à entamer, et qui est le plus difficilement fusible de tous les métaux.

 

Enfin, en ce qui concerne le rhodium, il trouva avec M. Leidié les conditions pour le doser avec le plus de précision, par voie électrolytique, dans les combinaisons avec les métaux alcalins et fit connaître, pour le cas ou ce métal est en combinaison avec divers autres métaux, les réactions qui conduisent à une séparation complète et à la préparation du rhodium pur.

 

L'Académie des Sciences récompensait, en 180l, ce magnifique ensemble de recherches en décernant à A. Joly le prix La Caze.

 

Pendant qu'il complétait la révision des métaux de la mine de platine, il en préparait pour l'Encyclopédie chimique les monographies.

 

Cette publication, retardée par la vérification de travaux antérieurs et le contrôle des points douteux, est en cours d'impression ; elle est de nature à donner un tableau fidèle, longtemps attendu, de l'état actuel de la science.

 

Ses collaborateur, ont considéré comme un devoir et un honneur de ne pas laisser perdre le fruit de leur travail et du sien, ils ont poursuivi cette publication et ils termineront bientôt cette œuvre.

 

On pourra constater alors les progrès considérables dus aux efforts poursuivis pendant quarante années par H. Sainte-Claire Deville, H. Debray et A Joly dans ce laboratoire de l'Ecole Normale qu'ils ont successivement dirige et qui ont porté une vive lumière sur un des chapitres les plus difficiles, les plus pénibles et les plus dangereux de la chimie des métaux.

 

Comme plusieurs autres que Joly a écrites pour l’Encyclopédie chimique, ces monographies seront certainement des modèles de précision et d'exposition lucide.

 

On y trouvera le savant professeur qui, amené à faire des livres d'enseignement, les a rendus accessibles à tous, et leur a communiqué des qualités toutes particulières qui leur ont assuré le plus brillant succès.

 

En terminant cet examen sommaire des travaux d'un collègue que j'ai vu à l'œuvre dès son entrée dans la carrière scientifique, dont le talent grandissait à mesure qu'il s'appliquait à la solution de problèmes plus complexes et qui avait graduellement acquis cette intuition pénétrante qui fait éclore les découvertes, je ne puis détacher ma pensée des circonstances souvent difficiles et parfois douloureuses dans lesquelles il a poursuivi ses recherches.

 

Sollicité «la fois par sa passion pour la science, ses devoirs professionnels, la nécessité de faire vivre une famille nombreuse et le désir de contribuer à l'instruction de ses enfants, il suffisait à tout vaillamment et avec bonne humeur. Il donnait l'exemple réconfortant d'un homme supérieur qui remplit tous ses devoirs et se plie aisément à toute, les exigences de la vie, si diverses et si pénibles qu'elles soient.

 

Mais les maladies des siens, les préoccupations pour leur avenir, la mort de sa fille, enlevée à la fleur de l'âge, laissant deux orphelins, minèrent peu à peu une constitution qui semblait pourtant solide ; une indisposition à laquelle il ne prit pas garde l'emporta en quelques jours, le 3 décembre 1897.

 

Ceux qui ont été témoins de sa vie et qui connaissent, ses travaux se rappelleront la droiture de son caractère, la sûreté de son commerce et la largeur de ses vues, et son souvenir toujours cher évoquera, avec l'admiration pour ses qualités, le regret qu'un labeur écrasant et des malheurs répétés aient arrêté prématurément l'essor d'une belle intelligence dont on pouvait encore espérer de brillantes découvertes.

 

 

 

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